Les motifs

Un motif est une image qui revient à l’écran de manière récurrente et qui véhicule du sens, un message. Le motif est moins universel que le symbole, c’est souvent un objet courant, il ne prend une signification précise que dans un film en particulier et pourrait signifier tout autre chose -voire rien du tout- dans une autre œuvre.

Les différents points de vues : miroirs, reflets, caméscopes

Il est beaucoup question dans ce film de reflet. De nombreux personnages se mirent dans un miroir (Jane et Ricky), une vitre (Lester), voire même une table cirée (la mère de Ricky). Cette contemplation est la marque d’une grande solitude, plus que d’un narcissisme exacerbé. Pour preuve, Angela, le personnage narcissique par excellence, ne se regarde dans un miroir qu’à la fin du film alors que justement son masque est tombé, qu’elle s’est mise à nu, à tous les sens du terme. A ce moment précis, le miroir traduit sa vulnérabilité. Jane et Ricky ne se regardent plus dans les glaces à partir du moment où ils unissent leurs deux solitudes. Désormais, ils vont surtout se regarder l’un l’autre.

Le caméscope, c’est l’illustration parfaite de ces différents points de vue. Ricky utilise sa caméra pour se souvenir des choses, pas pour jouer les voyeurs. Le jeune homme tente de capter la beauté qu’il voit en ce monde afin d’en conserver une trace.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord, l’adolescent ne se cache pas derrière son caméscope, ce n’est pas un écran qu’il met entre lui et le monde. D’ailleurs, quand Jane l’aperçoit dans le jardin. Il allume aussitôt la lumière et baisse sa caméra afin de « se montrer » à la jeune fille, de se présenter à elle sans fard.

En rentrant chez elle, Jane éteint la lumière et, derrière la fenêtre, elle observe Ricky à son tour. Le jeu qui s’instaure entre les jeunes gens n’est pas du voyeurisme à proprement parler, c’est de la curiosité, de la découverte, un début de communication entre eux, la naissance d’un amour. Quand ils deviennent amants, Jane et Ricky utilisent la caméra pour mieux se connaître, se confier d’avantage. Ils se passent le caméscope l’un à l’autre et se confient, mettant à nu leurs émotions.

Le reflet, c’est aussi une manière d’illustrer les vues opposées qui coexistent dans le film : le monde intérieur versus le monde extérieur. Dans sa chambre, Ricky se prépare, son père apparaît dans le miroir. Ricky s’adresse au reflet de son père. Cette image met en relief leur manque de communication, la barrière infranchissable qui existe entre eux.

Tout le film traite de la confrontation entre diverses pensées, divers mondes, le cadrage très soigné souligne les frontières entre ces univers. Prenons un exemple.

Lors de la réception, quand Lester et Ricky fument le joint à l’extérieur, ils sont dans leur monde : espace et tranquillité symbolisés par l’immense mur aveugle. La porte qui mène à l’intérieur semble minuscule, c’est la frontière avec le monde « des autres », l’hypocrisie, le chaos. Le serveur en chef et Carolyn font irruption par ce passage. A la fin de la scène, Lester est obligé de s’y engouffrer, il n’est pas encore aussi libre que Ricky.

Le thème du voyeurisme et de l’espionnage.

Autre motif du film, les gens qui s’épient. Dans cette histoire, le vrai voyeur, c’est le spectateur. Lester l’a convié à cette expérience au début du film : observer les derniers mois d’un homme, espionner son entourage pour tenter de comprendre. C’est surtout l’âme des personnages qui est dévoilée. Le zoom est utilisé pour entrer dans l’esprit de Lester quand il découvre Angela, au match. Ricky utilise le zoom quand il filme Jane.

Tout au long du film, les personnages s’observent les uns les autres. Les voisins s’épient par la fenêtre : Ricky observe les Burnham depuis le jardin, Jane depuis sa chambre. Jane observe Ricky derrière les rideaux. Le colonel épie Lester depuis la chambre de Ricky.

L’espionnage est présent au sein même des familles : Lester écoute aux portes, le colonel fouille dans les affaires de son fils (qui lui rend la pareille).

La main

Le motif de la main, c’est l’entrée dans les fantasmes de Lester. A chaque fois qu’il rêve d’un contact avec Angela, l’image insiste sur la main de la jeune fille. Le même plan est répété afin de montrer au public qu’il s’agit d’une hallucination. Dans la cuisine, Lester voit Angela approcher sa main de lui. Quand il l’imagine dans un bain de rose, c’est sa main à lui qui est mise en relief : elle approche lentement de l’eau avant de s’y enfoncer. Quand Lester caresse enfin l’adolescente « pour de vrai », le motif de la main revient : la réalité a rejoint l’illusion. Comme beaucoup de fantasmes, celui-ci ne peut pas, ne doit pas, être réalisé : Lester redevient adulte, il redevient père. Son voyage est terminé : il a changé, il est devenu l’homme accompli et serein qu’il méritait d’être.

Les photos de famille :

C’est un motif qui est présent tout au long du film et qui en souligne les articulations. A chaque fois que Lester évolue, change d’état émotionnel, il revient vers les photos de famille. Il y en a sur la table de nuit, dans la chambre des Burnham mais aussi et surtout dans la cuisine. Un cadre est posé sur le plan de travail. La photo représente Jane bébé et ses parents. Carolyn rayonne de bonheur sur ce cliché. Vers le début du film, quand Jane abandonne son père au beau milieu d’une conversation, après avoir essuyé la vaisselle, Lester jette son torchon sur le plan de travail, devant la photo, symbole très fort de sa situation familiale.

Au moment du climax, resté seul dans la cuisine, Lester regarde avec attendrissement cette photo. Il comprend soudain le ridicule de sa situation, le gâchis de son existence. Il réalise également à quel point il aime sa femme et sa fille. C’est l’instant où il est assassiné, il emporte avec lui cette dernière image d’une famille aimante et unie.

Conclusion

Au journal, sur le bureau de Lester, il y a un livre dont le titre est « look closer » (regardez plus près), c’est un clin d’œil, le sous titre du film, son message. A la fin, la beauté est atteinte au moment le plus inattendu : la mort. Lester a compris à quel point la vie d’un homme est peu de chose et qu’il est passé à côté de la sienne.

American Beauty parle des prisons, des cages que nous construisons nous-mêmes et dont nous tentons de nous libérer tout au long de notre existence. L’histoire aborde maintes thématiques : la fameuse « middle age crisis », la superficialité de la société américaine, son matérialisme obsessionnel, son puritanisme, le malaise des adolescents face à cette hypocrisie. Mais c’est un message universel que délivre ce film : l’amour existe, même dans la plus belliqueuse des familles, il est la réelle beauté de ce monde pour qui se donne la peine de le cultiver.

En mourrant, Lester a gagné une sagesse et une compassion qu’il ne possédait pas de son vivant. Le regard qu’il porte sur chacun de ses proches, de ses voisins est plein d’amour et de respect, exempt de toute rancÅ“ur, de tout jugement. C’est la raison pour laquelle le film est amer, mélancolique, mais pas triste à proprement parler. La fin est poignante mais pas désespérée. Lester regrette sincèrement sa « petite » vie, sa famille, sa condition d’homme. Mais il est enfin en paix avec lui-même et avec les autres, il est libre. Il ne souffrira plus jamais. Ceux qui sont à plaindre, ce sont ceux qui restent. Grâce à lui, certains vont néanmoins s’en sortir.

Copyright©Nathalie Lenoir 2005

Cet article a été publié sur le site ciné-studies

 

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