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Cyril Rolland :
Analyses de film
 

:



securité et sorties


Hollywood, depuis le 11 septembre 2001

Partie 1 : Mesures et prospectives

Les premières semaines :

Frappés comme tout à chacun par l’aspect hautement cinégénique de la représentation filmée des attentats (l’encastrement du deuxième Boeing dans le World Trade Center et l’effondrement des tours ayant été enregistrées par plusieurs dizaines de caméras, postées dans différents endroits, les chaînes de télévision ont tout naturellement été tentées de faire un peu du montage, voire même, pour certaines, d’ajouter une musique élégiaque sur les images), les journalistes du monde entier constatent, souvent le jour même, que les événement du 11 septembre ne sont pas sans évoquer quelques films produits par Hollywood, et tout particulièrement les trois Die Hard (Piège de cristal, 58 minutes pour vivre et Une journée en enfer), Executive Decision (Ultime décision) et The Siege (Couvre-feu)3.
Certains vont même jusqu’à reprocher à la Mecque du cinéma d’avoir inspirée aux terroristes, non pas leur projet, mais le choix des cibles et les moyens utilisés pour les détruire, relayés plus tard par les cinéastes indépendants Woody Allen (« c’est ironique que des terroristes qui méprisent la culture américaine, telle que la représentent certains films américains, essaient d'imiter les méchants sortis de quelque mauvais James Bond ») et Robert Altman.

Au même moment, la principale chaîne de vidéo-clubs des Etats-Unis, Blockbuster, entreprend d’installer un système visuel sur les jaquettes permettant aux clients de reconnaître les films mettant en scène des terroristes. Si les œuvres citées plus haut y échappent (les responsables ayant jugé le public assez cinéphile pour se souvenir de leur contenu), Swordfish (Opération espadon), sorti en VHS et DVD quelques jours avant les attentats, et qui met en scène un agent secret qui emploie des méthodes de terroriste pour protéger coûte que coûte son pays, n’y échappe pas.
Ailleurs, des mesures encore plus radicales sont prises. Tous les films, et ils sont nombreux, mettant en scène des terroristes (islamistes ou non), des avions ou des gratte-ciels (en difficulté ou non) et des pompiers (héroïques ou non) sont bannis des étagères pour le motif de « contenu inapproprié ». Un euphémisme typiquement américain.

 

Tandis que l’on s’acharne ainsi sur les films antérieurs au 11 septembre, les responsables de Hollywood s’interrogent, eux, sur la meilleure décision à prendre concernant les films à venir, tout aussi susceptibles d’affecter le public américain. Plus que jamais anxieux à l’idée de déplaire ou de choquer, ils décident de calquer l’attitude mise en évidence plus haut et d’écarter du regard du public tout matériel entretenant un rapport, parfois lointain nous allons le voir, avec les attentats meurtriers.
Nous allons donc commencer cette première partie en évoquant la nature et en estimant l’importance des mesures prises dans les jours qui ont suivi le black Tuesday.

Mesures initiales


Sorties déprogrammés

Dès le 12 septembre, deux films voient leur date de sortie remise à plus tard. Le premier est Collateral Damage (Dommage collatéral) avec Arnold Schwarzenegger. Prévu le 5 octobre, le film, réalisé par l’auteur de The Fugitive (Le fugitif)(4), Andrew Davis, raconte l’histoire d’un pompier qui décide de partir en Colombie pour se venger de ceux qui ont tué sa femme et son fils en faisant sauter une bombe dans un lieu public.
Un comité de direction, mis en place par Warner Bros pour décider de l’avenir du film, en plus de le repousser sine die, fait disparaître tous les éléments promotionnels (affiches, bandes-annonces, spots TV et radio, site officiel), qui mettaient tous en avant la spectaculaire séquence du début. « Par respect pour les victimes et leurs familles ».

Une image de l’attentat qui ouvre Collateral Damage et lance
la quête vengeresse du personnage d’Arnold Schwarzenegger.

De son côté, Disney prend une décision du même ordre concernant Big Trouble, signé Barry Sonnenfeld. Programmé pour le 21 septembre, le film a pour personnage principal une bombe atomique cachée dans une valise, qui passe de mains en mains avant de se retrouver dans un avion de ligne civil.
Une semaine plus tard, la firme de Burbank annonce qu’elle censure un autre film, distribué comme Big Trouble, via sa filiale « adulte » Touchstone Pictures. Il s’agit de Bad Company, une comédie d’action de Joel Schumacher qui met en vedette le vétéran Anthony Hopkins et la valeur montante Chris Rock dans le rôle de deux agents de la CIA, qui doivent empêcher la vente d’une arme nucléaire à des terroristes. Initialement prévu pour les fêtes de fin d’année, le film est repoussé à une date encore indéterminée en 2002.

 

Au cours des jours suivants, A View from the Top de Bruno Barreto, dont l’héroïne hôtesse de l’air (Gwyneth Paltrow) finit assassinée à coups de couteau, et Sidewalks of New York, comédie romantique d’Edward Burns, qui a pour seuls liens avec le 11 septembre de situer le cadre de l’intrigue dans les quartiers de South Manhattan, subissent tous deux un sort identique.

 

Productions en stand by

Aux films cités précédemment, il faut ajouter quelques projets, validés par Hollywood au cours de l’année 2001 et à différents stades de la pré-production, qui se retrouvent, au mieux reportés sine die, au pire rayés des plannings, parce qu’ils entretiennent des rapports jugés trop embarrassants avec les événements du 11 septembre.
C’est la cas de Tick-Tock, dont le tournage devait débuter en décembre sous la direction de Stephen Norrington (Blade). Quelques jours après le black Tuesday, la Columbia annonce qu’elle le repousse au mois de juin 2002 et commande un nouveau script, moins troublant. La version initiale devait débuter, en effet, sur une homme qui se réveille, totalement amnésique, entre les mains du FBI. Il s’avère être le suspect principal d’une vague d’attentats à la bombe perpétrés à Los Angeles. Il doit absolument recouvrer la mémoire pour permettre la désactivation d’autres bombes, toujours cachées.
Autre projet, même sort : Nosebleed, dans lequel Jackie Chan devait interpréter un laveur de carreaux du World Trade Center, découvrant par hasard que des terroristes s’apprêtent à réduire en cendres la Statue de la Liberté. A nouveau, un scénariste est engagé pour repenser entièrement le film.
Parallèlement, la société de production Pendragon Pictures décide de repousser le tournage de The War of the Worlds (La guerre des mondes), prévu pour octobre.

Motif invoqué : cette nouvelle adaptation du célèbre ouvrage de Herbert George Wells, publié en 1898 et déjà porté à l’écran en 1953 par Byron Haskin dans le sens d’une métaphore sur la lutte contre le communisme(5), présentait de trop nombreuses similitudes avec le 11 septembre (l’intrigue était transposée de nos jours et comprenait une séquence où le Pentagone subit une attaque).
Le réalisateur Timothy Hines est clair : « Je ne souhaite contribuer d’aucune manière à la douleur déjà éprouvée par les victimes de cet acte d’une cruauté inhumaine ».

L'acteur et réalisateur Peter Berg (Very Bad Things), lui, joue de malchance puisqu’il se voit contraint de renoncer à deux projets après le black Tuesday. Le premier, PU-239, aurait été un thriller centré sur le marché noir du plutonium et autres substances toxiques en ancienne Union soviétique. Le second film sur lequel il travaillait, Truck 44, devait suivre des pompiers new-yorkais cambrioleurs qui mettent accidentellement le feu à un appartement et se retrouvent en danger de mort.
Michael Douglas, également, doit abandonner le tournage de la comédie Till Death Do Us Part, programmé au départ en novembre, en raison de son titre (littéralement « jusqu’à ce que la mort nous sépare ») et d'éléments - non précisés - évoquant les attaques terroristes.
Enfin, Francis Ford Coppola, qui n’est pas passé derrière la caméra depuis The Rainmaker (L’idéaliste), en 1997, repousse son Megalopolis, qu’il porte depuis quinze ans. Le scénario envisageait la reconstruction de New York après une grande catastrophe et décrivait l’affrontement entre le Maire, soucieux de redonner à la Grosse Pomme son aspect original, et un architecte avant-gardiste, prêt à repenser son relief. Le réalisateur aux deux Palmes d’Or avait déjà mis en boîte près de trente heures de plans de coupe quand le 11 septembre est arrivé.


3) L’annexe « le 11 septembre avant l’heure », à la fin du dossier, dresse une liste à peu près complète de ces films « prophétiques ».
4) Qui a fait le choix de transformer les « bad guys », originaires du Proche-Orient dans la première version du script, en sud-américains, «parce qu'il y avait déjà trop de films avec des terroristes arabes» (True Lies, Executive Decision, The Siege, présentés dans l’annexe).  

Partie 1 : effacer les tours : la suite

 

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