Frappés
comme tout à chacun par l’aspect hautement cinégénique
de la représentation filmée des attentats (l’encastrement
du deuxième Boeing dans le World Trade Center et l’effondrement
des tours ayant été enregistrées par plusieurs dizaines
de caméras, postées dans différents endroits, les
chaînes de télévision ont tout naturellement été
tentées de faire un peu du montage, voire même, pour certaines,
d’ajouter une musique élégiaque sur les images), les
journalistes du monde entier constatent, souvent le jour même, que
les événement du 11 septembre ne sont pas sans évoquer
quelques films produits par Hollywood, et tout particulièrement
les trois Die Hard (Piège de cristal, 58 minutes pour vivre et
Une journée en enfer), Executive Decision (Ultime
décision) et The Siege (Couvre-feu)3.
Certains vont même jusqu’à reprocher à la Mecque
du cinéma d’avoir inspirée aux terroristes, non pas
leur projet, mais le choix des cibles et les moyens utilisés pour
les détruire, relayés plus tard par les cinéastes
indépendants Woody Allen (« c’est ironique que des
terroristes qui méprisent la culture américaine, telle que
la représentent certains films américains, essaient d'imiter
les méchants sortis de quelque mauvais James Bond ») et Robert
Altman.
Au même
moment, la principale chaîne de vidéo-clubs des Etats-Unis,
Blockbuster, entreprend d’installer un système visuel sur
les jaquettes permettant aux clients de reconnaître les films mettant
en scène des terroristes. Si les œuvres citées plus
haut y échappent (les responsables ayant jugé le public
assez cinéphile pour se souvenir de leur contenu), Swordfish
(Opération espadon), sorti en VHS et DVD quelques jours avant les
attentats, et qui met en scène un agent secret qui emploie des
méthodes de terroriste pour protéger coûte que coûte
son pays, n’y échappe pas.
Ailleurs, des mesures encore plus radicales sont prises. Tous les films,
et ils sont nombreux, mettant en scène des terroristes (islamistes
ou non), des avions ou des gratte-ciels (en difficulté ou non)
et des pompiers (héroïques ou non) sont bannis des étagères
pour le motif de « contenu inapproprié ». Un euphémisme
typiquement américain.
Tandis
que l’on s’acharne ainsi sur les films antérieurs
au 11 septembre, les responsables de Hollywood s’interrogent,
eux, sur la meilleure décision à prendre concernant
les films à venir, tout aussi susceptibles d’affecter
le public américain. Plus que jamais anxieux à l’idée
de déplaire ou de choquer, ils décident de calquer l’attitude
mise en évidence plus haut et d’écarter du regard
du public tout matériel entretenant un rapport, parfois lointain
nous allons le voir, avec les attentats meurtriers.
Nous allons donc commencer cette première partie en évoquant
la nature et en estimant l’importance des mesures prises dans
les jours qui ont suivi le black Tuesday.
Mesures
initiales
Sorties déprogrammés
Dès
le 12 septembre, deux films voient leur date de sortie remise à
plus tard. Le premier est Collateral Damage (Dommage collatéral)
avec Arnold Schwarzenegger. Prévu le 5 octobre, le film, réalisé
par l’auteur de The Fugitive (Le fugitif)(4),
Andrew Davis, raconte l’histoire d’un pompier qui décide
de partir en Colombie pour se venger de ceux qui ont tué sa femme
et son fils en faisant sauter une bombe dans un lieu public.
Un comité de direction, mis en place par Warner Bros pour décider
de l’avenir du film, en plus de le repousser sine die, fait disparaître
tous les éléments promotionnels (affiches, bandes-annonces,
spots TV et radio, site officiel), qui mettaient tous en avant la spectaculaire
séquence du début. « Par respect pour les victimes
et leurs familles ».
Une
image de l’attentat qui ouvre Collateral Damage
et lance
la quête vengeresse du personnage d’Arnold Schwarzenegger.
De
son côté, Disney prend une décision du même
ordre concernant Big Trouble, signé Barry Sonnenfeld. Programmé
pour le 21 septembre, le film a pour personnage principal une bombe
atomique cachée dans une valise, qui passe de mains en mains
avant de se retrouver dans un avion de ligne civil.
Une semaine plus tard, la firme de Burbank annonce qu’elle censure
un autre film, distribué comme Big Trouble, via sa filiale
« adulte » Touchstone Pictures. Il s’agit de Bad
Company, une comédie d’action de Joel Schumacher
qui met en vedette le vétéran Anthony Hopkins et la
valeur montante Chris Rock dans le rôle de deux agents de la
CIA, qui doivent empêcher la vente d’une arme nucléaire
à des terroristes. Initialement prévu pour les fêtes
de fin d’année, le film est repoussé à
une date encore indéterminée en 2002.
Au cours
des jours suivants, A View from the Top de Bruno Barreto,
dont l’héroïne hôtesse de l’air (Gwyneth
Paltrow) finit assassinée à coups de couteau, et Sidewalks
of New York, comédie romantique d’Edward Burns,
qui a pour seuls liens avec le 11 septembre de situer le cadre de l’intrigue
dans les quartiers de South Manhattan, subissent tous deux un sort identique.
Productions
en stand by
Aux films
cités précédemment, il faut ajouter quelques projets,
validés par Hollywood au cours de l’année 2001 et
à différents stades de la pré-production, qui se
retrouvent, au mieux reportés sine die, au pire rayés des
plannings, parce qu’ils entretiennent des rapports jugés
trop embarrassants avec les événements du 11 septembre.
C’est la cas de Tick-Tock, dont le tournage devait
débuter en décembre sous la direction de Stephen Norrington
(Blade). Quelques jours après le black Tuesday,
la Columbia annonce qu’elle le repousse au mois de juin 2002 et
commande un nouveau script, moins troublant. La version initiale devait
débuter, en effet, sur une homme qui se réveille, totalement
amnésique, entre les mains du FBI. Il s’avère être
le suspect principal d’une vague d’attentats à la bombe
perpétrés à Los Angeles. Il doit absolument recouvrer
la mémoire pour permettre la désactivation d’autres
bombes, toujours cachées.
Autre projet, même sort : Nosebleed, dans lequel
Jackie Chan devait interpréter un laveur de carreaux du World Trade
Center, découvrant par hasard que des terroristes s’apprêtent
à réduire en cendres la Statue de la Liberté. A nouveau,
un scénariste est engagé pour repenser entièrement
le film.
Parallèlement, la société de production Pendragon
Pictures décide de repousser le tournage de The War of
the Worlds (La guerre des mondes), prévu pour octobre.
Motif invoqué : cette nouvelle adaptation du célèbre
ouvrage de Herbert George Wells, publié en 1898 et déjà
porté à l’écran en 1953 par Byron Haskin dans
le sens d’une métaphore sur la lutte contre le communisme(5),
présentait de trop nombreuses similitudes avec le 11 septembre
(l’intrigue était transposée de nos jours et comprenait
une séquence où le Pentagone subit une attaque).
Le réalisateur Timothy Hines est clair : « Je ne souhaite
contribuer d’aucune manière à la douleur déjà
éprouvée par les victimes de cet acte d’une cruauté
inhumaine ».
L'acteur
et réalisateur Peter Berg (Very Bad Things), lui,
joue de malchance puisqu’il se voit contraint de renoncer à
deux projets après le black Tuesday. Le premier, PU-239, aurait
été un thriller centré sur le marché noir
du plutonium et autres substances toxiques en ancienne Union soviétique.
Le second film sur lequel il travaillait, Truck 44, devait suivre des
pompiers new-yorkais cambrioleurs qui mettent accidentellement le feu
à un appartement et se retrouvent en danger de mort.
Michael Douglas, également, doit abandonner le tournage de la comédie
Till Death Do Us Part, programmé au départ
en novembre, en raison de son titre (littéralement « jusqu’à
ce que la mort nous sépare ») et d'éléments
- non précisés - évoquant les attaques terroristes.
Enfin, Francis Ford Coppola, qui n’est pas passé derrière
la caméra depuis The Rainmaker (L’idéaliste),
en 1997, repousse son Megalopolis, qu’il porte
depuis quinze ans. Le scénario envisageait la reconstruction de
New York après une grande catastrophe et décrivait l’affrontement
entre le Maire, soucieux de redonner à la Grosse Pomme son aspect
original, et un architecte avant-gardiste, prêt à repenser
son relief. Le réalisateur aux deux Palmes d’Or avait déjà
mis en boîte près de trente heures de plans de coupe quand
le 11 septembre est arrivé.
3) L’annexe
« le 11 septembre avant l’heure », à la fin du
dossier, dresse une liste à peu près complète de
ces films « prophétiques ». 4) Qui a fait le choix de transformer les « bad guys
», originaires du Proche-Orient dans la première version du script, en
sud-américains, «parce qu'il y avait
déjà trop de films avec des terroristes arabes» (True Lies,
Executive Decision, The Siege, présentés dans
l’annexe).