Ménage à trois

Le grande faiblesse de Julia, c’est son manque de maturité. Ecrasée par la réussite professionnelle de sa mère, aigrie par sa morne existence de femme au foyer, elle est restée bloquée sur une image valorisante d’elle-même : la brillante étudiante en médecine qu’elle était à vingt ans, courtisée par ses deux meilleurs amis. A l’aube de la quarantaine, Julia ne sait toujours pas ce qu’elle veut. Elle reprend ses études mais ne s’investit pas vraiment, sauf quand il s’agit de réviser avec un jeune et beau camarade de classe, gigolo haut de gamme au demeurant. Si elle flirte avec ce prédateur sexuel en herbe, c’est parce qu’il lui rappelle un autre étudiant pour lequel elle avait le béguin dix-huit ans plus tôt : Christian. Julia n’a jamais cessé de fantasmer sur lui. Elle est prête à se jeter dans ses bras dès le second épisode et parviendra finalement à jouir dans les bras de son mari en imaginant qu’elle fait l’amour avec « l’autre ». Christian est celui qu’elle ne pas avoir, ou plus exactement, celui qu’elle a toujours eu peur de choisir. A l’époque de la fac, ils ont couché une fois ensemble mais Julia a préféré épouser Sean qui représentait la stabilité, la sécurité. Après un accident, Julia, plongée dans le coma, voit ce qu’aurait été son existence si elle avait épousé Christian : un cauchemar. Elle serait devenu un brillant médecin, n’aurait pas eu d’enfants et aurait partagé avec sa moitié une vie de débauche et d’excès en tous genres. Celui qui l’aurait fait fantasmer alors, c’est le gentil docteur Mc Namara. A son réveil, elle réalise que c’est vraiment Sean qui lui convient et elle essaie par tous les moyens de le reconquérir. Elle n’abandonne pas pour autant son attitude ambiguë envers Christian…

Christian n’est pas dupe du petit jeu malsain qui sous-tend ses relations avec les Mc Namara, mais il s’en accommode tant bien que mal. Privé de racines, d’affection, il les considère comme sa famille. Il a d’ailleurs assisté aux naissances des enfants et participé à leur éducation, et pour cause : il est, sans le savoir, le père de l’aîné ! Quand Sean découvre la vérité, il met sa femme à la porte mais ne peut se séparer de Christian. Pour régler leur conflit, les deux hommes vont « consommer » ce triolisme jusqu’ici sous-jacent. Ils s’offrent une partie à trois avec une prostituée qui ressemble à Julia, ils la surnommeront d’ailleurs ainsi pendant l’acte. Une fois cette tension apaisée, Sean et Christian reprennent une collaboration harmonieuse. Il n’ont de toute manière pas le choix tant ils sont tributaires l’un de l’autre.


Eros et Thanatos

Dans le second épisode, Sean et Christian opèrent des jumelles qui souhaitent se différencier l’une de l’autre aux yeux du monde extérieur. Après l’opération, les deux jeunes femmes demandent une nouvelle opération afin de redevenir « comme avant », parce qu’elles ne supportent pas d’être symboliquement séparées. Comme ces patientes, les deux chirurgiens ont une relation fusionnelle et ambiguë, à la limite de l’homosexualité. Chacun des deux voudrait secrètement devenir l’autre, se fondre en lui. Leurs perpétuelles jalousies, rivalités, bagarres, ne parviennent qu’à les rendre plus dépendants l’un de l’autre. Ils aiment la même femme, Julia, et forment avec elle une famille. Cette dernière les désire tous les deux tant ils sont complémentaires, indissociables. Sean envie les prouesses sexuelles de Christian mais il ne manque pas une occasion de lui rappeler qu’il est le meilleur quand il s’agit d’utiliser un bistouri, symbole phallique par excellence. Christian envie et admire Sean depuis toujours : son ami était le plus brillant à la fac, il est bien meilleur chirurgien, et c’est lui qui a épousé Julia, qui lui a fait des enfants.

Lorsque les deux hommes découvrent les véritables origines de Matt, ils peuvent se mesurer sur un nouveau terrain, celui de la paternité. Désormais séparé de Julia, Sean se console avec une poupée gonflable, puis entame une liaison avec l’ex petite amie siliconée de Christian, une actrice de films X. Il affronte ainsi son rival sur son terrain de prédilection : le sexe.

Le symbole du double est omniprésent dans la série, les vies sexuelles de Sean et Christian sont montrées en parallèles, à plusieurs reprises le montage suggère habilement qu’ils sont dans la même chambre, le même lit. Les chirurgiens reçoivent souvent leur patients conjointement et, lorsqu’ils se préparent pour une intervention, ils sont dans une communion extrême, une intimité que personne d’autre ne peut pénétrer et qui est toujours filmée d’une façon très sensuelle. Ce tandem évoque les jumeaux gynécologues de « Faux semblants » de David Cronenberg, tant leur union a quelque chose d’excessif, de monstrueux. Les marques d’affection, de respect, se font de plus en plus rares dans leur relation, ils ont dépassé le simple stade de l’amitié, ils sont dans l’addiction, la douleur. Tels des amants maudits, ils se déchirent, se blessent, menacent de se séparer mais ils restent enchaînés l’un à l’autre.

Des héros prométhéens

Sous des abords férocement drôles, Nip/ Tuck flirte beaucoup plus avec le drame qu’avec la comédie. Les personnages ont une dimension tragique, au sens classique du terme : ces héros défient les Dieux par leurs choix et sont damnés. La série est truffée de symboles religieux. La sexualité des héros est parfois mise en scène de façon mystique : ralentis, éclairage à la bougie, musique lancinante, extase des amants… La préparation et le déroulement des opérations chirurgicales évoquent un office religieux, certains épisodes traitent de façon frontale de la foi. Sean et Christian opèrent par exemple une femme qui a des stigmates.

La profession des héros est elle aussi chargée de sens. Armés de leurs scalpels, Sean et Christian se prennent pour Dieu. Rien ne leur semble impossible : ils rendent beaux les laids, rajeunissent les vieux, greffent des implants mammaires à un homme, transforment un homme en femme, offrent de nouvelles identités. Ils transgressent à plusieurs reprises les lois de l’éthique, de la morale, se croient, à tort, intouchables. Le Destin va les punir. La sexualité joue un rôle central dans cette damnation : c’est leur part d’humanité, de faiblesse.

Dès le pilote, un gangster demande au tandem de lui faire un nouveau visage, parce qu’il a « couché avec la fille du patron ». Sean et Christian acceptent une grosse somme d’argent et opèrent l’homme. Mais ils découvrirent bientôt que la fille en question n’a que six ans. Christian est doublement puni pour son sacrilège, non seulement cette affaire le renvoie à un passé douloureux, mais le père outragé lui injecte une forte dose de botox dans le pénis.

Quelques temps plus tard, les chirurgiens retirent une tache de naissance sur le sexe d’un homme qui prétend préparer sa lune de miel. Il s’agit en fait d’un prêtre jugé pour pédophilie. Sans tâche de naissance, il n’y a plus de preuve de sa culpabilité, il est acquitté. C’est un point de non retour pour Christian, qui force le criminel à se rendre et se confie à Sean. La douleur et la honte ne le quittent pas pour autant. Ses vieux démons refont surface quelques épisodes plus tard et prennent forme humaine. Un violeur en série défigure ses proies, Sean et Christian opèrent gratuitement les victimes, provocant la colère de l’agresseur. La seconde saison se clôt sur le châtiment ultime : le « Découpeur » blesse Sean, en signe d’avertissement, mais réserve le grand jeu à Christian.

Une malédiction héréditaire

Le trio infernal que forment Sean, Julia et Christian ne forge pas que son propre malheur, leurs descendants ne sont pas épargnés. Alors qu’elle vient à peine de reprendre ses études, et que son couple semble stabilisé, Julia découvre qu’elle est enceinte à nouveau. Son gynécologue lui annonce qu’elle devra rester allongée pendant toute sa grossesse. Elle veut néanmoins passer un partiel et fait une fausse couche en plein campus. Sean ne sera manifestement pas le seul à lui reprocher son « pêché ». Ses enfants seront frappés par la Destiné, toujours par le biais de leur sexualité.

L’aîné, Matt Mc Namara, fils illégitime de Christian, va payer pour ses deux parents. Dès le premier épisode, il apparaît comme un adolescent maussade, complexé par son pénis à l’approche de sa première expérience sexuelle. Personne ne prenant son angoisse au sérieux, il tente de se circoncire lui-même et, bien entendu, se blesse. Plus tard, débarrassé de son prépuce, Matt découvre la sexualité par toutes sortes de déviances : il attrape une MST avec une actrice de films pornographiques, couche avec deux lesbiennes qui jouent avec ses sentiments, se masturbe sous les fenêtres d’une femme qu’il convoite et se fait arrêter par la police. Bref, à seize ans à peine, il ferait passer son géniteur pour un enfant de chÅ“ur.

Julia s’inquiète et culpabilise. Elle envoie son fils chez une psychologue. Cette femme n’a malheureusement de thérapeute que le nom. Effroyable calculatrice, plus névrosée encore que ses patients, Ava séduit Matt, et tente de l’éloigner de ses parents. Totalement déboussolé, l’adolescent refuse d’interrompre cette relation malsaine, souhaitant punir sa mère. Ironie suprême, Ava se révèle un transsexuel, commettant qui plus est un inceste avec son propre fils adoptif ! Le parallèle avec la jeunesse de Christian est saisissant, Matt a reproduit sans le savoir le schéma paternel et c’est sa mère qui l’a jeté dans la gueule du loup.

Lorsque Christian tente d’avoir une descendance en dehors du trio qu’il forme avec Julia et Sean, le résultat est encore pire. Il apprend que l’une de ses conquêtes est enceinte, et décide de fonder sa propre famille. Malgré son implication et l’amour qu’il éprouve pour le bébé, l’expérience se solde par un douloureux échec : il n’est pas le père de Wilbur, sa garde lui est retirée. Quelques temps plus tard, il propose son sperme à une amie lesbienne qui veut concevoir un enfant par insémination artificielle. Liz, tombe bien enceinte mais elle découvre que le fÅ“tus souffre de graves malformations. Elle se fait alors avorter, au grand désespoir de Christian.

Quant à Annie, la fille de Julia et Sean, le fait qu’elle ait ses premières règles à l’âge de huit ans indique clairement qu’elle sera bientôt frappée comme les autres membres de sa famille.

Il est difficile de ne pas succomber au charme de cette série subversive, qui explore, épisode après épisode, une manière passionnante d'exploiter le sexe à l'écran, de lui donner un sens. Nip/Tuck ose mettre en scène des héros pathétiques, voire monstrueux, et parvient à les rendre attachants, grâce à leur sexualité justement. C’est leur part d’humanité, de vulnérabilité, d’innocence presque puisqu’ils sont au fond esclaves de leurs passions. C’est la facette qui les rends universels et aimables.

Copyright©Nathalie Lenoir 2006

Cet article a été publie dans La Gazette des Scénaristes (n°25, octobre 2005)

 

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