Voyage en autofiction 1/2
Par Nathalie Lenoir,
jeudi 4 mai 2006 à 13:52 -
Analyses films-séries TV
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Les limites entre documentaire et fiction sont de plus en plus floues mais une nouvelle tendance se décline à tous les genres : l’autofiction ou journal intime filmé. Petit voyage dans un royaume ou le nombril est roi…
De tout temps, l’artiste s’est inspiré de sa propre expérience pour nourrir son œuvre. L’autoportrait est devenu un exercice quasi incontournable en peinture et l’autobiographie a pris une part grandissante dans la littérature, jusqu’à l’avènement du journal intime au 19ème siècle. En 1977, Serge Doubrovsky publie « Fils » et, avec le terme d’autofiction, une « fiction d’évènements et de faits strictement réels », il invente un genre littéraire.
Le cinéma n’est pas en reste. Il n’y a rien d’étonnant, ni d’inédit à ce qu’un film comporte des aspects autobiographiques mais cela devient un sous-genre à part entière et l’on voit fleurir des œuvres diverses dans leur forme mais qui toutes traitent de leur auteur lui-même, parfois jusqu’à l’indécence. Suffit-il de se mettre devant la caméra et de la laisser tourner pour créer une auto-fiction ou ces films reposent-ils sur une véritable travail d’écriture ? Et, si c’est le cas, comment sont-ils structurés ?
« Je est un autre » : la création comme acte de survie
En 2004, un Objet Filmique Non Identifié, parrainé par Gus Van Sant et John Cameron Mitchell, créé l’événement aux festival de Sundance, puis à Cannes, avant d’être diffusé dans le monde entier. Mêlant tirages photos, super 8, DV, Tarnation est le journal filmique du réalisateur Jonathan Caouette. Depuis sa prime adolescence, le jeune homme filme son quotidien pour mieux le fuir. Il présente son œuvre comme un voyage cathartique à travers son propre passé et celui de sa mère Renée. A partir de centaines d’heures de rushes et des archives familiales (photos, anciens messages de répondeur), le cinéaste narre la tragique histoire de sa mère et le chaos de sa propre existence.
Jonathan Caouette est emblématique d’une génération qui a grandi à l’ère du caméscope, du multimédia, du culte de l’image. Mais il ne suffit pas de mettre bout à bout des extraits de films de famille pour faire une œuvre d’art. Tarnation est un pur acte de création, une œuvre pensée, écrite et structurée. La majeure partie de cette écriture s’est faite au montage mais on sent une créativité inhérente aux images elles-même. Dès sa plus tendre enfance, pour échapper à la douleur, à la folie, Jonathan a le besoin viscéral de recréer un quotidien qu’il déteste. Ce ne sont pas des films de famille, des souvenirs, qu’il enregistre avec sa caméra, mais des performances. Le jeune garçon se met en scène, interprétant toutes sortes de personnages à l’écran mais il va plus loin encore : il fait jouer des scènes à sa mère, ses grands-parents, ses amis. Ils s’y prêtent tous de bonne grâce (et parfois en font des tonnes), pas tant par narcissisme forcené que parce qu’ils sentent l’importance de cette démarche pour l’adolescent.

Désormais trentenaire mais toujours fragile, afin d’évacuer définitivement son passé, Jonathan Caouette entreprend de réaliser un film dont il sera le propre sujet. A travers le douloureux parcours du réalisateur, Tarnation livre une passionnante réflexion sur le rôle des images dans la constitution d’un être. Le réalisateur parvient ainsi à rendre son histoire universelle.
S’il n’existe vraisemblablement pas de scénario pour Tarnation, il repose sur une écriture bien plus élaborée qu’il n’y paraît. De par le contenu de ses images, le film peut-être considéré de prime abord comme un documentaire, mais il est écrit et structuré comme un film de fiction. La façon dont le film est monté est très cinématographique : kaléidoscope de sons et d’images, articulations par le texte, chronologie morcelée par des flash-backs. Dès l’ouverture du film, le ton est donné : le cliquetis d’un projecteur annonce que nous allons voir un film, même si « 99% est vrai ».
Le réalisateur crée des personnages, en particulier celui de « Jonathan ». Il les présente au spectateur par le biais de l’écriture à l’écran, qui sera omniprésente tout au long du récit. En parlant de lui-même à la troisième personne, il insuffle la distanciation nécessaire pour basculer dans la fiction. Il sera d’ailleurs incapable de s’exprimer face à la caméra sans l’artifice du jeu. Le film repose sur une structure subtile, fragile, qui correspond à la construction de Jonathan lui-même. En articulant le récit à l’aide d’extraits de clips, publicités, films, bref d’images qui l’ont marqué tout au long de sa « croissance », le réalisateur affirme sa place au sein de toute une génération, une société. La musique est, elle aussi, vecteur de sens, elle souligne les sentiments du protagoniste tout en lui donnant une portée universelle.
Il ne s’agit pas tant de découvrir la pénible existence de Jonathan et Renée mais d’assister à la construction d’une personnalité, à la naissance d’un artiste. La mère est à la fois muse et antagoniste : elle donne la vie, l’amour mais sa folie est une force destructrice qui empêche le fils de s’épanouir, d’où le titre qui évoque une damnation. C’est par le biais de la création que le jeune homme a survécu. Tarnation a fait renaître Jonathan Caouette en tant qu’artiste.
A noter qu’un film très semblable vient de remporter le Prix Spécial du Jury à Sundance. A partir des quelques 3 000 heures de rushes d’un homme qui s’est filmé quotidiennement depuis son adolescence, enregistrant sa longue déchéance due à la drogue, les réalisateurs Michael Cain et Matt Radecki ont livré avec TV junkie, une réflexion sur une génération toujours plus obsédée par l’image et la technologie.
Exhibitionnisme ou mise en abîme?
Scénariste, réalisatrice et actrice principale du très autobiographique Scarlet Diva (2000), Asia Argento définit elle-même son film comme « un témoignage sur le statut d’actrice ou un docufiction ». A travers cette œuvre, elle ne raconte pas sa propre existence, même si le récit est truffé d’anecdotes vécues. Cependant, la mise en abîme est permanente, l’artiste se raconte elle-même, livrant un portrait de « la fille la plus seule au monde », une jeune actrice désabusée, Anna Battista, qui souhaite réaliser un film sur… elle-même !
Si Scarlet Diva est bien un film de fiction, il est écrit de façon à ressembler le plus possible à un documentaire. La structure narrative est très épurée : le spectateur est invité à suivre, Anna dans son quotidien, au fil de ses rencontres, sans aucune censure. La manière de filmer, caméra à l’épaule, l’image parfois tremblotante renforcent l’impression de reportage, voire de camera cachée puisque l’on assiste à « tout » : harcèlement d’un producteur véreux et d’un réalisateur junkie, dépression, larmes, aventures et mésaventures sexuelles, excès alcoolisés, overdose…

A travers ce film, Asia Argento montre son journal intime, au sens propre (générique de fin) comme au figuré et parsème son œuvre de détails qui sèment la confusion entre réalité et fiction (la mère du personnage est interprétée par la vraie mère de l’auteur) mais tout cela est savamment orchestré. L’auteur-actrice manipule le spectateur à loisir, le faisant pénétrer dans des rêves, des fantasmes, sans doute créés de toutes pièces. Au fil du récit, on sent une certaine distance teintée d’humour : personnages caricaturaux, situations tellement glauques qu’elles en deviennent comiques ... Asia Argento nous montre à quel point, dans la réalité aussi bien que dans la fiction, on confond trop souvent la femme et l’actrice. Elle s’est elle-même noyée dans ce tumulte. Dernier clin d’œil, le film est dédié à « Anna », s’agit-il du personnage principal, de la demi-sœur de l’actrice (décédée en 1994) ou de sa propre fille (Anna-Lou) ?
Ce film évoque par sa démarche Les nuits fauves de Cyril Collard (1992), co-écrit avec Jacques Fieschi. Qu’importe ce qui est vrai ou faux dans les évènements du film, l’auteur y livre bel et bien son intimité, jusque dans ses rituels de toilette, de maquillage, ses rituels sexuels, mais aussi son âme. Ces œuvres provoquent le malaise mais sont avant tout des témoignages sincères et sans complaisance. Asia Argento affirme d’ailleurs avoir écrit ce film pour se « sauver la vie ».
Filmer sans artifices
L’autofiction n’est pas l’apanage d’une génération de jeunes cinéastes. Nombres de leurs aînés se sont frottés à l’exercice. Après une vingtaines de longs métrages de fictions, Alain Cavalier réalise en 2005 Le filmeur, le fruit de dix années de journal intime filmé. Ce n’est pas un brusque revirement dans sa carrière mais plutôt un glissement progressif. Dès 1978 et Ce répondeur ne prend pas de messages, le cinéaste apparaît le visage entouré de bandelettes. En 1996, dans La rencontre, il est sujet mais en caméra subjective. Dans Le filmeur, il apparaît pour la première fois à l’écran « tout entier » et même dans le détail puisqu’il montre son nez mutilé par le cancer au sortir d’une opération.
Chez Alain Cavalier, il n’est pas question de narcissisme, ni de rédemption mais plutôt d’introspection, de recherche artistique. Selon ses dires, il a d’abord été « metteur en scène, puis cinéaste et maintenant honnête filmeur ». Tout au long de son œuvre, il se détache peu à peu de « l’artifice » fictionnel, qu’il assimile à une manipulation, pour s’interroger sur ce qui le touche vraiment en tant qu’artiste et tenter de faire partager ces émotions au public.
Le cinéaste est omniprésent dans le film : plutôt que d’avoir recours à une voix off, il commente les images qu’il est en train de filmer. Il filme tout de sa vie : son corps malade, son épouse, leur foyer, animaux, objets, famille… Partant de lui-même, il élargit le champ au monde qui l’entoure.

Filmant chaque jour, comme il prendrait des notes, Alain Cavalier laisse ensuite « reposer » ses images. C’est au moment du montage que s’effectue un travail de réflexion plus que d’écriture. Il livre au final une œuvre certes introspective mais humaniste, parce que les questionnements qui la sous-tende, le temps qui passe, la mort, concernent tout le monde.
Autre cinéaste « vétéran », qui utilise exactement la même démarche, le documentariste Alan Berliner vient de réaliser Wide awake, une autofiction dans laquelle il montre son douloureux combat contre l’insomnie, partant de son cas personnel pour tendre vers l’universel.
Copyright©Nathalie Lenoir 2006
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